Les écarts de Ford selon Rancière: Lignes temporelles et incertitudes de l’histoire dans Les raisins de la colère

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Abstract

Cet article interroge la conception du cinéma de Jacques Rancière à partir d’une analyse singulière qu’il a consacrée au
film de John Ford, Les raisins de la colère (1940). L’enjeu d’une telle analyse, en mobilisant la notion d’« écart », est d’abord
d’éviter de proposer une lecture trop linéaire que l’on pourrait être tenté pourtant d’élaborer d’emblée de ce film qui
appartient au cinéma classique hollywoodien. Certes, selon Rancière, l’écart appartient sans doute à toute fiction
cinématographique. Celle-ci est toujours composée de séquences finalisées selon la logique représentative
aristotélicienne – un assemblage d’action. Mais toujours aussi de séquences non finalisées, de séquences lyriques qui
suspendent l’action et se soustraient à l’impératif du sens pour donner à voir simplement la vie, dans son existence
brute, sans raison – renvoyant par là à la simple chronique. Toute fiction cinématographique fonctionne toujours en
ce sens selon une double logique – représentative et esthétique. En d’autres termes, il y a bien un usage courant de
l’écart, un usage standard, qui appartient en propre au cinéma. Cela fait de lui cet « art contrarié » jusque dans ses
formes les plus classiques où la ligne droite de l’action qui va vers sa fin est toujours parasitée un minimum par des
moments d’arrêt ou de suspend. Mais l’écart peut aussi être pratiqué pour lui-même. Selon notre hypothèse, ce serait
le cas des Raisins de la colère. On pourrait d’ailleurs peut-être avancer que dans un tel cas, les écarts pointés par Rancière
vont jusqu’à permettre au spectateur de se ménager un recul critique. Même si le récit n’est pas déstabilisé par
de tels écarts, ceux-ci permettent en effet de le libérer de son caractère potentiellement idéologique. Il s’agit bien de
charger le récit d’une forme d’indétermination quant à son sens et sa finalité. Mais une telle indétermination qui affecte
l’histoire (en tant que récit), n’affecte-t-elle pas aussi la conception que l’on peut se faire de l’« Histoire » ? Ford raconte
la lutte des classes dans le décalage de deux temporalités qui occupent un même temps. Et c’est précisément ce décalage
qui fait qu’il y a de l’histoire en train de se faire. Non pas une histoire marquée par une forme de déterminisme et
d’assurance, mais une histoire incertaine ramenée à sa contingence et ouverte au changement. Une histoire marquée
certes par la prise de conscience d’une violence de classe, mais qui prend conscience également, dans le même temps,
qu’il n’y a sans doute pas un sens de l’histoire qui verrait les vaincus d’hier d’emblée le renverser à son avantage.
Original languageFrench
Title of host publicationJohn Ford
Subtitle of host publicationImage, histoire et politique
EditorsLaurent Van Eynde, Natacha Pfeiffer
Place of PublicationLausanne
PublisherInfolio Editions
Publication statusAccepted/In press - 2021

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