Mon hard labour à moi: Traduction ou recyclage culturel? Le rôle médiateur de Georges Eekhoud au tournant du vingtième siècle

    Research output: External Thesis Doctoral Thesis

    Abstract

    À la fin du XIXe siècle, la formation d’identités nationales n’implique pas pour autant la cessation d’interactions culturelles internationales. Au contraire, des recherches récentes (Middell 2000 ; Leerssen 2006, 2012, 2014) ont démontré que l’affirmation de cultures nationales a été accompagnée par une intensification d’échanges intra- et internationaux, dans les domaines de l’art et de la littérature, qui ont veillé à la reconnaissance des cultures émergentes. Ces échanges, ou transferts culturels, ont été pris en charge par une poignée de médiateurs interculturels qui, en « manipulant » les discours au-delà des frontières (linguistiques, nationales, artistiques), ont joué un rôle proéminent dans le processus de production et de diffusion de représentations culturelles (D’hulst et al 2014). En dépit de leur rôle crucial dans l’organisation de la vie littéraire et artistique, cette catégorie d’acteurs a longtemps été mise à l’écart par les historiens littéraires et culturels. En effet, actifs aux carrefours des langues, des nations, des arts et des cultures, les médiateurs ont échappé aux cadres méthodologiques et théoriques mono-disciplinaires qui fixent traditionnellement les individus dans des cadres nationaux, artistiques ou linguistiques peu perméables. 
Dans cette optique et répondant au besoin croissant de développer une historiographie (des pratiques) interculturelle en Belgique (Meylaerts 2004 ; D’hulst 2012 ; Verschaffel 2008), cette étude s’est attelée au rôle médiateur joué par un acteur interculturel belge entre Paris, Anvers et Bruxelles en relation avec la construction de cultures (post-) nationales : Georges Eekhoud (1854-1927). En appliquant un regard nouveau sur cet acteur bien connu de l’historiographie littéraire belge, c’est-à-dire en adoptant la perspective souple du médiateur (Meylaerts et al 2016), en le « suivant » dans ses micro-réseaux (Buzelin 2005) et en laissant « les frontières se manifester d’elles-mêmes » (Latour 2007 ; Pym 2007), nous avons été confrontés à un ensemble d’activités de transfert et de rôles inattendus, particulièrement pertinents pour la compréhension des mécanismes interculturels et identitaires en Belgique durant la Belle Époque et, par extension, dans les cultures hétérogènes et multilingues. 
Contrairement à l’image traditionnelle, le quotidien d’écrivain de Georges Eekhoud, apparaît comme une constellation de rôles et de pratiques multilingues interconnectés, touchant aux circuits littéraires, critiques et populaires et franchissant constamment les « barrières » linguistiques, artistiques et nationales (auteur, traducteur, feuilletoniste bilingue, critique artistique et littéraire plurilingue, correspondant étranger, etc.). Via ces différents rôles et l’entretien quotidien d’un large réseau d’écrivains et d’artistes, Georges Eekhoud semble avoir tiré un profit maximum de l’hétérogénéité culturelle et linguistique de l’espace belge pour pouvoir « vivre de sa plume ». En tant que chroniqueur et feuilletoniste bilingue, Eekhoud a largement fait usage de ce que nous avons appelé le « recyclage culturel ». Il a en effet « recyclé » sur différentes plateformes (revues anversoises, bruxelloises, amstellodamoises et parisiennes, roman-feuilletons patriotiques), en français et en néerlandais, une sélection artistique, littéraire, historique et « patriotique » belge limitée au pays flamand (et à la langue flamande). Le genre peu régulé du roman-feuilleton est apparu comme un espace de réutilisation, de recyclage et de validation des circuits critique et romanesque : un laboratoire où Eekhoud superpose différentes techniques de transfert (traduction, adaptation, plagiat, écriture collaborative bilingue) et expérimente, dans un brassage de genres, de langues et d’œuvres (inter-) nationales (ex. Grimmelshausen), de nouveaux thèmes et de nouvelles pratiques littéraires qui, via l’auto-plagiat, interfèrent directement avec sa production prestigieuse et « parisienne », participant ainsi à l’innovation dans les répertoires littéraires nationaux. En envisageant ces modalités inédites de transferts et « histoires croisées » sur trois niveaux interconnectés, qui semblent bien souvent s’opposer (cfr. micro-réseaux impliqués dans le transfert, formes du transfert et stratégies de transfert), nous avons décelé une dynamique culturelle paradoxale et difficilement prédictible.

    253Afin de transférer une sélection « patriotique » flamande sans compromettre sa position centrale entre et au sein de plusieurs réseaux nationaux et internationaux, Eekhoud a fait usage de stratégies de médiation discursives pour insérer ses discours tour à tour dans un ensemble patriotique belge (cfr. « l’Âme belge »), dans un ensemble culturel flamingant (la Flandre comme ensemble néerlandophone homogène), dans un ensemble artistique pan- néerlandais (la Flandre comme partie des anciens Pays-Bas) ou dans un discours « parisien » qui voyait alors dans la thématique flamande la particularité étrangéisante belge (cfr. Mythe nordique). Entre discours homogénéisant et procédé hétérogénéisant, entre traduction et original, entre français et flamand, la production d’Eekhoud s’est avérée foncièrement hybride, portant les traces des relations et du processus de médiation qui la mènent à exister ainsi que de l’intériorisation complexe, dans le chef de l’écrivain, de sa position « entre » les groupes et de ses agissements « au-delà » des frontières (cfr. habitus interculturel).

    254Ces constatations sur la trajectoire culturelle et littéraire de Georges Eekhoud impliquent toute une série de pistes de réflexion concernant les relations entre littératures flamande et francophone en Belgique pendant la « Belle Époque ». En effet, une étude orientée vers le processus de transfert culturel nous a démontré que ces interactions étaient beaucoup plus directes (via l’écriture-traduction simultanée, le plagiat, etc.) et pragmatiques (motifs commerciaux, collaboration) que l’on a tendance à l’imaginer. Les mises en relation de certains micro-réseaux, de certaines activités, de certains genres et certaines langues sont ensuite apparues comme plus facilement réalisables que d’autres, révélant la place des « frontières » dans certaines combinaisons plutôt que dans la seule transgression linguistique ou nationale. Nous avons finalement pu redéfinir le médiateur culturel comme celui qui assume simultanément différents rôles, qui occupe une place stratégique entre et au sein de plusieurs réseaux, qui transforme les produits et textes qu’il est censé rapporter, et qui bloque, sélectionne et manipule les représentations culturelles selon des objectifs individuels et collectifs et de nombreuses contraintes. Le médiateur n’invalide pas les frontières qu’il transgresse, il les utilise, les déplace, les spécifie, les définit en plaçant une langue ou une culture source d’un côté et une langue ou une culture cible de l’autre et en produisant des discours culturels homogénéisants instables qui, à la fois, légitiment sa position intermédiaire et témoignent d’une perception et d’une instrumentalisation complexes du contexte socioculturel et sociolinguistique dans lequel il agit.
    Original languageFrench
    Awarding Institution
    • KULeuven
    Supervisors/Advisors
    • Meylaerts, Reine, Supervisor, External person
    • Verschaffel, Tom , Co-supervisor, External person
    • D'hulst, Lieven, Co-supervisor, External person
    • Klinkenberg, Jean-Marie, Jury Member, External person
    • Pym, A., Jury Member, External person
    Award date29 Sep 2015
    Publication statusPublished - 2015

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